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Roman : Le Kabyle de l'ouest.    De   Bernard Gouritin  . Collection : Enquêtes et suspense Editions : Alain Bargain.

Instituteur au village de Tiliouat en 1961-62

 

«  … Ferhat voyait le mal partout ! Pas étonnant non plus que lui et ses barbus obsédés de pureté nous traitent, dés notre  jeune age, comme des objets impurs et qu'ils veuillent emballer ces paquets encombrants dans des hidjabs noirs !... Et plus tard- mais le plus tôt possible !- dans des « paquets cadeaux de mariage » à offrir tout ficelés à leurs amis ; en leur disant : Ne me remerciez surtout pas, mes bons amis ; c'est plus tôt à moi de le faire car vous me débarrassez d'un fardeau inutile ! »

 

« Ils voudraient que les femmes soient, sur terre, semblables aux houriats du paradis : éternellement vierges ! Mais comment assureraient-ils alors leurs descendance ?...

Et ils ne se déclarent satisfaits que lorsqu'ils ont réussi à caser l'objet que nous sommes, auprès de quelque mari qu'ils nous ont choisi sans nous demander notre avis ! Par la suite  ce mari nous demande de faire des garçons … surtout des garçons ! Beaucoup de garçons !... Des garçons que leurs mères élèveront dans le dédain des filles et des femmes- sauf d'elles-mêmes bien sûr- ! Et la boucle est bouclée : la nouvelle génération sera prête à reproduire la même discrimination en faveur des mâles. Mais le pire de tout, c'est que ce seront les mères qui se seront les plus appliquées à transmettre et maintenir  soigneusement cette différence de traitement ! »

 

« Autant  la naissance d'une fille engendre la tristesse, autant celle d'un garçon est l'occasion de réjouissances et de fêtes : on offre le couscous, on tire des coups de barouds et les visages des parents resplendissent de fierté et de bonheur.

Pourquoi tant de différence ?  Ce n'est pas juste ! »

 

« Je sais –elle me l'a dit- que ma mère a pleuré le jour de ma naissance parce qu'elle  avait honte « de n'avoir eu qu'une fille pour  premier enfant ». Mais elle m'a aussi avoué que c'était parce qu'elle craignait d'être battue par Papa… »

« Pauvre maman : elle n'a toujours pas compris qu'en élevant ses enfants en se conformant strictement à la tradition, elle préparait ses filles à être aussi malheureuse qu'elle-même l'a été… et ses garçons à se comporter comme des coqs arrogants, se pavanant dans une basse-cour peuplée de poules nécessairement admiratives, obéissantes et soumises… »

- Maman ?     As-tu jamais été heureuse ?

- A quelle période as-tu été la plus heureuse ?

- Tu ne me croiras jamais Melkheir : C'est quand les français étaient là !

- Maman ! … Ce n'est quand même pas possible ?

- Si ma fille ! Ouallah : sur ma vie, je te l'assure !

- Vraiment ! Vois-tu, quand ils étaient là, les militaires français, ils ont ouvert une école à Tiliouat où je suis née. Et ils ont obligés tous les enfants à y aller jusqu'à l'age de quatorze ans : Les garçons comme les filles ! Il y avait deux cheikhs militaires ; ils nous aimaient bien et nous traitaient tous de la même manière sans marquer de différences ;  et même, ils nous encourageaient, nous les filles, à ne pas  nous laisser faire par les garçons comme nous en avions pourtant l'habitude. Alors, tu penses, nous on en profitait : c'était le seul endroit où nous pouvions… »